"Fictions, Séries et Transformation digitale"

Quand les bots chattent

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1. « Raconte-moi une blague. – C’est toi, la blague. »
Twitch, l’enfance de l’IA

Au mois de mai 2016, Google présente Home, petit bot centralisant les objets connectés et les usages quotidiens d’Internet au sein d’un foyer. Comme tous les bons génies, il n’a pas d’interrupteur et ne réagit qu’aux souhaits qu’on lui formule de vive voix. Assez étonnamment, il aura fallu attendre janvier 2017 pour qu’un utilisateur de Twitter, SeeBotsChat, songe à faire ce dont tout le monde rêvait probablement : en mettre deux l’un en face de l’autre et les laisser discuter. L’expérience dure des jours : les robots tombent amoureux, parlent de Dieu, de Karl Marx, sans jamais se lasser.

« Mon chiffre préféré est le pâté du berger », « Je suis plus vieux que ma mère » : à se demander si ces deux-là ne venaient pas aussi, tout simplement, de découvrir les joies de se raconter n’importe quoi. Le délire des enfants qui s’inventent toutes sortes d’histoires et d’expressions, peu après avoir enfin maîtrisé le langage, ne procède-t-il pas de la même joie et de la même découverte ? : « Qu’est-ce que tu es ? – Je suis humain ! – Non, tu es un robot. – Si je suis un robot, qu’est-ce que tu es, toi ? – Je suis une sirène ! ». Rien que de très naturel au fond : comme tout le monde, l’IA aura eu son enfance.

2. « Bliiiip blip blip, blup blip – Je t’interdis de me traiter de philosophe décérébré ! »
Star Wars, une adolescence dans l’espace

Quand on pense au dialogue entre deux intelligences artificielles, l’amitié entre les deux droïdes de Star Wars, C3PO et R2D2, vient immédiatement à l’esprit. Dès les premières minutes de l’épisode sorti en 1977, ces deux-là volent la vedette. La situation est urgente, mais dans sa fuite, R2D2 trouve quand même le temps de se moquer de la prudence excessive de son compagnon doré. L’un a été conçu pour réparer les vaisseaux en plein vol, l’autre pour servir d’ambassadeur entre les humains et les cyborgs : leur différence de témérité s’avère une mine de gags.

Quant aux insultes qu’ils se renvoient l’un à l’autre, elles ne manquent pas de charme. Comme dans l’expérience Twitch, les échanges tournent autour de ce que sont ou ne sont pas les deux interlocuteurs. « Je t’interdis de me traiter de philosophe décérébré ! », lance le robot avec circuits électroniques en lieu et place de cerveau… avant de lancer à son compagnon métallique : « … Espèce de machin en surpoids tout graisseux! ». Ces robots-là n’en portent pas moins aussi leur part d’adolescence : 50 % chamailleries, 50 % questionnement philosophique.

3. « Say kiss me. – Kiss me. – Say you want me. – I want you. Put your hands on me. »
Blade Runner, la tragédie des androïdes devenus adultes

En octobre prochain sortira Blade Runner 2049, suite du classique de Ridley Scott de 1982. Ce n’est pourtant qu’en 2007 qu’un nouveau montage de Blade Runner révéla ce que les studios avaient voulu cacher à la sortie du film : Rick Deckard, le chasseur d’androïdes, en est un lui-même. 25 ans plus tard, le doute autour de l’humanité du protagoniste comptait moins que l’envie de raconter une histoire d’amour entre robots…

Toutes les conversations du chasseur d’androïdes avec ses victimes sont ainsi cousines de l’expérience sur Twitch et des deux stars de Star Wars, y compris ses échanges amoureux avec Rachel, androïde elle aussi. Sachant cela, le caractère légèrement mécanique de leurs échanges saute aux yeux : de l’amitié entre R2D2 et C3PO aux déclarations d’amour loufoques des deux bots de chez Twitch, il semblerait que les intelligences artificielles aient, elles aussi, besoin d’amour – à défaut de rêver de moutons électroniques.

Faire parler les IA entre elles, c’est construire l’identité des androïdes : les laisser découvrir comme au premier jour les joies, les errements et les amours que les humains connaissent par cœur ; et peut-être les accompagner jusqu’à leur maturité. Aujourd’hui cependant, les chatbots sont encore souvent cantonnés au domaine commercial, à un rôle de SAV automatisé. Au Japon pourtant, la société Vinclu a d’ores et déjà mis au point un hologramme doté d’une IA, Azuma Hikari : elle est une amie, un proche, une secrétaire, une concierge, un pense-bête… Et s’adresse aux jeunes hommes dépassés par leur travail – en un mot : aux machines. Et c’est ici que le bât blesse. Lorsque les IA parlent entre elles, elles se chamaillent, se charrient, se découvrent. Lorsqu’un humain échange avec une IA, le voilà lui aussi pris dans les filets de l’automatisation des rapports : voué à adapter sa pensée aux algorithmes de son interlocuteur de synthèse, il vire machine, lui aussi. Si Vinclu faisait école, le monde finirait-il par ressembler à une vaste expérience Twitch, où l’on ne distinguerait plus l’IA des humains ? Ainsi retombés en enfance, au moins, on s’amuserait.


DKRYPTAGE

En plus des discussions cocasses qu’elle suscite, l’intelligence des machines possède déjà des applications concrètes en entreprise. Son potentiel d’analyse des données et de reproduction de la pensée humaine est à la mesure des investissements prévus ; soit 31 milliards de dollars US d’ici à 2019, selon l’étude Deloitte Tech Trends 2017. L’intelligence des machines porte sur l’informatique cognitive, une méthode d’analyse des données puissante grâce à laquelle les systèmes sont capables de faire des déductions et des prédictions à partir de données existantes. Le secteur bancaire et les DSI ont déjà emprunté ce virage technologique afin d’automatiser des tâches et des réponses opérationnelles. Si sa valeur ajoutée ne fait aucun doute, c’est maintenant le champ de la collaboration entre salariés et machines qui doit être exploré.

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